La Petite Cane blanche
Un prince épousa une belle princesse. Il avait à peine eu le temps de la contempler, de lui parler et de l’écouter qu’il leur fallait déjà se séparer : il…
Un prince épousa une belle princesse. Il avait à peine eu le temps de la contempler, de lui parler et de l’écouter qu’il leur fallait déjà se séparer : il devait partir pour un long voyage et confier sa femme aux soins d’autrui. Que faire ! On ne peut, dit-on, passer toute sa vie dans les bras l’un de l’autre. La princesse pleura beaucoup, et le prince la consola longuement. Il lui recommanda de ne pas quitter sa haute chambre, de ne pas aller en visite, de ne pas fréquenter de mauvaises gens ni écouter de mauvais propos. La princesse promit de tout respecter. Le prince partit ; elle s’enferma dans sa chambre et n’en sortit plus.
Au bout d’un temps court ou long, une femme vint la voir ; elle semblait si simple et si bonne !
« Pourquoi restes-tu là à te morfondre ? dit-elle. Tu pourrais au moins contempler le monde de Dieu, te promener dans le jardin, dissiper ton chagrin et prendre un peu l’air. »
Longtemps la princesse trouva des excuses et refusa. Enfin, elle se dit qu’une promenade dans le jardin ne pouvait faire de mal, et elle sortit. Dans le jardin coulait une eau de source transparente comme le cristal.
« Quelle chaude journée ! dit la femme. Le soleil brûle, et l’eau est si fraîche, elle clapote si joliment ! Si nous nous baignions ici ? »
« Non, non, je ne veux pas ! » Puis elle se dit qu’un bain ne pouvait faire de mal.
Elle retira son sarafane et sauta dans l’eau. À peine s’était-elle immergée que la femme la frappa dans le dos.
« Nage donc, lui dit-elle, sous la forme d’une petite cane blanche ! »
Et la princesse s’éloigna en nageant, devenue une petite cane blanche. La sorcière enfila aussitôt ses vêtements, se para, se farda et s’assit pour attendre le prince. À peine le chiot eut-il jappé et la clochette tinté qu’elle courut au-devant de lui, se jeta contre lui, l’embrassa et le caressa. Tout heureux, il lui tendit les bras et ne reconnut pas la tromperie.
La petite cane blanche pondit des œufs et fit éclore des petits : deux bien vigoureux et un troisième chétif. Ses petits se révélèrent être des garçons. Elle les éleva ; ils se mirent à longer la rivière, à pêcher des poissons dorés, à ramasser des bouts d’étoffe, à se coudre de petits caftans, à grimper sur la berge et à regarder vers la prairie.
« Oh, n’allez pas là-bas, mes enfants ! » disait leur mère.
Les enfants ne l’écoutaient pas. Un jour ils jouaient dans l’herbe, le lendemain ils couraient sur le gazon, toujours plus loin, jusqu’à parvenir dans la cour du prince. La sorcière devina qui ils étaient et grinça des dents. Elle appela les enfants, leur donna à manger et à boire et les coucha. Puis elle ordonna de préparer des feux, de suspendre des chaudrons et d’aiguiser des couteaux. Les deux frères se couchèrent et s’endormirent. Pour que le petit chétif ne prenne pas froid, leur mère leur avait recommandé de le porter contre leur poitrine ; lui ne dormait pas, il entendait et voyait tout. Dans la nuit, la sorcière vint à la porte et demanda :
« Dormez-vous, mes enfants, ou non ? »
Le petit chétif répondit :
« Nous dormons sans dormir ; nous songeons qu’on veut tous nous tuer avec des couteaux. On prépare des feux de bois de viorne, on suspend des chaudrons bouillants et l’on aiguise des couteaux d’acier trempé ! »
« Ils ne dorment pas ! »
La sorcière s’en alla, fit les cent pas, puis revint à la porte.
« Dormez-vous, mes enfants, ou non ? »
Le petit chétif répéta la même chose :
« Nous dormons sans dormir ; nous songeons qu’on veut tous nous tuer avec des couteaux. On prépare des feux de bois de viorne, on suspend des chaudrons bouillants et l’on aiguise des couteaux d’acier trempé ! »
« Pourquoi est-ce toujours la même voix ? » pensa la sorcière. Elle entrouvrit doucement la porte et vit que les deux frères dormaient profondément. Aussitôt, elle passa une main de mort au-dessus d’eux, et ils moururent.
Au matin, la petite cane blanche appela ses enfants, mais ils ne venaient pas. Son cœur pressentit le malheur ; elle tressaillit et s’envola vers la cour du prince. Les frères y étaient étendus côte à côte, blancs comme de petits linges et froids comme des dalles. Elle se précipita vers eux, déploya ses ailes, serra ses enfants contre elle et cria d’une voix de mère :
Coin, coin, mes petits enfants !
Coin, coin, mes petits pigeons !
Dans la peine je vous ai élevés,
De mes larmes je vous ai abreuvés,
Dans la nuit noire j’ai manqué de sommeil,
Et me suis privée de douces bouchées !
« Ma femme, entends-tu cette merveille ? Une cane parle. »
« Tu te l’imagines ! Faites chasser cette cane de la cour ! »
On la chassait ; elle faisait un détour en volant et revenait auprès de ses enfants :
Coin, coin, mes petits enfants !
Coin, coin, mes petits pigeons !
La vieille sorcière vous a perdus,
La vieille sorcière, le cruel serpent,
Le cruel serpent caché sous la souche ;
Elle vous a pris votre propre père,
Votre propre père, mon mari,
Nous a noyés dans la rivière rapide,
Nous a changés en petites canes blanches,
Et vit maintenant dans l’orgueil !
« Ah ! » pensa le prince, et il cria :
« Attrapez-moi la petite cane blanche ! »
Tous se précipitèrent, mais la petite cane blanche volait de tous côtés et ne se laissait prendre par personne. Le prince sortit lui-même en courant, et elle tomba dans ses bras. Il la prit par une aile et dit :
« Qu’un bouleau blanc se dresse derrière moi, et qu’une belle jeune fille apparaisse devant moi ! »
Un bouleau blanc s’éleva derrière lui, et une belle jeune fille parut devant lui. Le prince reconnut en elle sa jeune épouse. On attrapa aussitôt une pie, on lui attacha deux petites fioles et on lui ordonna de remplir l’une d’eau qui donne la vie et l’autre d’eau qui donne la parole. La pie s’envola et rapporta l’eau. On aspergea les enfants de l’eau vivifiante, et ils remuèrent ; on les aspergea de l’eau qui donne la parole, et ils parlèrent. Le prince eut ainsi sa famille au complet ; tous vécurent ensemble, prospérèrent et oublièrent leurs malheurs. Quant à la sorcière, on l’attacha à la queue d’un cheval et on la traîna à travers champ jusqu’à la démembrer. Là où une jambe se détacha apparut un tisonnier ; là où tomba un bras, un râteau ; là où tomba la tête, un buisson et une bûche. Les oiseaux accoururent et picorèrent la chair ; les vents se levèrent et dispersèrent les os, si bien qu’il ne resta d’elle ni trace ni souvenir !